C’était un beau matin d’hiver où j’aurais mieux fait de rester au lit avec Elias, mon camarade, mon ami, mon frère .C’était un matin comme tous les autres, mon corps grelottait sous les mauvais draps de chanvre. Je dis mon corps car cela fait longtemps que la tête ne se rend plus compte de rien. Se couper du monde est la meilleure solution que j’ai trouvée. C’est comme le mot « lit » celui de « paillasse » conviendrait mieux. Mais étrangement, quand on n’a plus rien, la moindre chose qui rend notre réalité plus vivable et qui nous appartient, prend une allure de trésor.
J’entendais Elias gémir juste à coté de moi, comme d’habitude. A trente-quatre ans, j’étais le plus vieux de la baraque et Elias, dix-neuf ans, le plus jeune. Je l’avais pris sous mon aile non pas par sentiment, en Enfer c’est chacun pour soi, mais parce que cela nous aurait fait plus de travail à nous autres du baraquement, s’il venait à claquer. Le travail, ça nous prenait tout notre temps. Le reste, nous espérions mourir dans notre sommeil.
Les autres ? Je ne les connaissais pas, ou plutôt, je ne voulais pas les connaître. Cela aurait signifié connaître leurs vies, donc leurs malheurs et les miens me suffisaient amplement. D’ailleurs, je regrette de m’être lié à Elias car dans ses yeux, à chaque fois qu’il me regardait, je voyais de l’espoir, un espoir fou de sortir d’ici qui me donne encore envie de vomir. J’y voyais même de l’amour ! Ah si tu savais mon frère, cela rend les choses encore plus compliquées d’aimer, regarde où cela nous a menés ! Quelquefois, il se procurait du papier déchiré, un petit crayon et y couchait toutes ses pensées. Ce petit avait du talent et j’espère qu’il va tenir sa promesse car vient bientôt ma dernière messe. Ce matin j’ai voulu lire un des petits papiers cachés sous son oreiller mais il a refusé. La tentation était trop grande et une fois qu’il a été sorti, j’en ai lu un… petit. Cela donnait à peu près ça :
Cher maître de guerre, pourquoi cette rage meurtrière ? Notre crime est-il d’avoir une langue qui diffère ? Il en faut peu pour te déplaire, ta politique n’est plus de notre ère ! Ton monde idyllique construit avec notre sang sera apocalyptique dans moins de vingt ans, car subsisteront nos descendants et ils mettront fin, c’est certain, à ton rêve de dément.
J’étais sidéré ! Se révolter sur papier ne m’était même pas venu à l’idée. Voila donc où il engrange toute sa rage, dissimulée sous son oreiller ! D’un seul coup, j’ai éprouvé un sentiment que je croyais enfoui en moi à jamais, du respect. Malheureusement, ce respect allait signer mon arrêt de mort.
Il était vingt-deux heures. Le travail fini, nous rentrions Elias et moi dans notre baraquement. C’était l’heure de la soupe, le moment le plus tendu de la journée, car la ration n’était pas la même pour tous. Comme dans toutes les monarchies, il y avait des privilégiés et cela plus que tout me révoltait ! En plus, ils s’en vantaient et nous en faisaient baver. Voyez-vous, il est dans l’ordre des choses que les petits rois oppriment les pauvres gens car c’est sur cette loi humaine que repose la structure sociale du camp. Une fois notre soupe avalée, nous sommes allés nous coucher, perdus dans nos pensées.
Cela faisait peut-être trois heures que nous dormions quand la porte de la baraque s’est ouverte avec fracas et est entré, en même temps que le vent glacial, un officier allemand, connu pour être particulièrement répugnant. Il était accompagné de deux autres soldats. Il se dirigea vers notre couchette à Elias et à moi et fit un signe de tête à l’attention de ses acolytes. Ceux-ci nous tirèrent tous deux par nos vêtements en lambeaux et nous firent mettre à genoux face à l’officier, leurs baïonnettes tenant nos cous en joue. Le sol était boueux et je sentais l’eau s’infiltrer à travers mon pantalon troué. Mes pieds nus, couverts d’engelures, souffraient le martyr dans l’eau glacée.
L’officier allemand sortit de sa poche des dizaines de petits papiers. Je les reconnus immédiatement et à priori Elias aussi car je l’entendis gémir de désespoir. L’Allemand me prit par la nuque et mit le poème d’Elias sous mes yeux. Je vis avec effroi la traduction allemande à coté. Mon cœur s’arrêta de battre. Il fit de même avec Elias qui lui, préféra fermer les yeux et se mit à pleurer, doucement, tel un enfant. Il fût rappelé à l’ordre par un coup de pied d’un des soldats. L’officier cria quelque chose en allemand. Je n’ai jamais pris la peine d’apprendre cette langue mais étrangement, je connaissais la traduction. Je me levai et avançai d’un pas.
« C’est moi. » Pendant qu’ils m’emmenaient, j’entendis la porte se refermer sur les hurlements d’Elias, criant la vérité...incomprise. Tu vois petit frère où ça peut mener l’amour ? Fais-moi juste une promesse...écris. Je serai pendu demain. Un des soldats m’a donné du papier et un crayon. Les mots viennent tous seuls, comme si Elias me les soufflait à l’oreille. Etrangement, le sujet en rappelle un autre :
Manipulateur, excellent censeur, créateur de cette clameur qui monte Il est le maître et le coupable de cette honte Qui ronge les hommes jusqu’à la moelle et c’est bien normal Car cette époque carcérale a la guerre en élément central. Diviser pour mieux régner, telle est la route à suivre pour cet homme Quasiment ivre de pouvoir, de richesse, de renommée, de foules en liesse. Etre roi, c’est son combat, se faire ami des grands, son slogan Assouvir le monde à force de lois, de règles immondes. Une monarchie absolue, pour ce cher philosophe Notre bon Louis XIV avec la tête d’Adolphe.
Se servir des mots plutôt que des poings, fait vraiment du bien, on passe peut-être pour un intello...non pour un assassin ! J’aurai pu m’excuser, les supplier de les laisser m’en aller, leur écrire un poème avec cette nouvelle main que j’aime. Oublier ce pour quoi je me bats, ce pour quoi je vis et ce pour quoi je vais mourir...mais ça, ma main, elle ne l’aurait jamais voulu.
Lison Lambert, 2nde 13
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Dernière mise à jour : lundi 15 juin 2009